« Petit abécédaire pédagogique romancé »
Extrait lettre « G »
« Gravité »
« Soucieux de ne pas donner les résultats et de le faire découvrir à ses élèves, Hugo Hédrinack leur proposa de tester un lâcher par la fenêtre. Pour ça « il faudra des observateurs en bas » précisa-t-il. C’est au moment où Kevin se dirigea vers la fenêtre avec la boule de bowling que l’acteur principal entra en scène en stoppant net l’élève avant qu’il ne parvienne à rejoindre la fenêtre. Il faut dire que sa progression était nettement ralentie par les six kilos de la boule transportée. »
Commentaires de la lettre « F »
« Frontal »
« Ils en disent…
- Monique Madiranti : Rien compris…
- Béatrice Bouvicart : L’irruption de ce que l’on qualifie désormais de « questions vives » dans le corpuscule problématique du champ éducationnel constitue probablement un levier de changement paradigmatique. La polyfocalisation (chère à Goffman) engendrée offre un éclairage nouveau sur le couple enseignement-apprentissage.
- Hugo Hedrinack : Lui je le bade grave, c’est « Tintin au pays des pédagogues ». Le mec que j’aurais rêvé d’avoir comme prof à l’IUFM*. Pourquoi il attendu son dernier cours pour lâcher tout ça ????
- Maurice Gésier : On nous avait parlé d’une théorie humaniste de l’éducation sur les bancs de l’école normale* mais je vous avoue ne pas y avoir porté une grande attention.
- Helena Joffier : Comme un accouchement divin, la parole révèle la puissance de l’âme dans… et là on me coupe pas la parole là ?… Ben voilà j’ai perdu l’inspiration…
S. : Merci Helena… »
Extrait lettre « D »
« Doute »
Antoine, professeur des écoles (rêvait d’être prof de philo vers ses 8 ans).
Ça faisait bien trop longtemps que je doutais pour ne pas en faire quelque chose. Quelques-un·e·s de mes collègues avaient eu l’audace et la radicalité d’aller au bout du processus : démission sèche !
Etais-je trop lâche pour aller au bout de la démarche ? Avais-je encore assez de motivation pour continuer avec ces questionnements ? Le doute conduisait-il irrémédiablement à la décision irréversible ? Sans répondre formellement à ces interrogations, j’avais choisi de poursuivre mon sacerdoce, de me battre et de poursuivre mon chemin d’enseignant, doté d’une nouvelle capacité : l’usage du doute !
Ma classe de CM2 avait le profil que j’aimais particulièrement, 23 élèves de « niveaux scolaires hétérogènes », de motivations variées mais existantes, de cultures différentes. Des vifs, des accompagnés, des désarmants, des scolaires, des atypiques, des mollassons, des grandassons, des timorés, des virulents, des « bof-bof-bof », des « oulabijou », des « jyarrivepas », bref de la diversité quoi ! La caractéristique de ce groupe que j’appréciais le plus, était le savant mélange de confiance et de respect qui étayait chacun de nos échanges et que nous avions bâtis dès les premiers mois de l’année. Baissez le son SVP : ce n’était pas non plus le pays des bisounours… Je me sentais donc assez à l’aise avec eux pour tenter une expérience : la partage de mes doutes ! »
Extrait lettre « U »
« Unanime, Urgent, Utopie, Usage, Urbain, Ustensile, Uluberlusansh »
Léa Silberov, professeure d’arts plastiques, collège Pablo Picasso
Acte 1 : Scène 1
Une salle de classe, banale, des élèves parlent.
Melina : On va jamais y arriver Madame
Kevin entame un échange à voix basse avec Karima
Kevin : Elle est trop relou avec son travail.
Karima : C’est toi qu’es relou, pour une fois où on a le droit de parler.
Kevin : Toi d’façon t’es amoureuse de la profe !
Karima : Ça va, lâche-moi, tais-toi bouffon, moi j’veux travailler.
A haute voix
Karima : Madame on peut avoir encore 10 minutes, jamais on n’aura fini, on y est presque, faut juste qu’on revoie 2 phrases encore mais Kevin il est pas d’accord.
Kevin : C’est pas ça m’dame mais c’est super dur votre truc, jamais on est d’accord.
Puis tout bas à Karima
Kevin : Tu me balances pas comme ça toi, la prochaine fois t’es morte.
Karima : Ça va, c’est le but du truc la prof elle a dit, quand on n’est pas d’accord c’est bien, c’était un compliment mais t’as même pas compris.
Acte 1 : scène 2
Quelques jours plus tard
Kevin : J’te jure, ça m’a fait réfléchir de ouf son truc, le soir j’en ai même parlé à ma daronne.
Extrait lettre « X »
« XY Chromosome »
« On en est là pour l’instant et on est super contents. Dans la cour, on regarde devant nous, sans honte, et puis des élèves viennent nous voir, surtout les terminales qui nous félicitent pour ce que l’on a fait. Un des gars qui avait insulté Laetitia sur un réseau social nous a même dit qu’il était trop con d’avoir fait ça et qu’il avait écrit un texte sous forme de rap pour qu’on le publie, c’était une sorte d’explication et de critique avec des rimes qui déchirent. Son titre : « J’ai harcelé j’ai l’seum ». »
Extrait lettre « Y »
« Yasmina »
« Son père est arrivé dans les années soixante. Un déraciné ayant pris le risque de l’être. Une décision triste mais assumée. Partir « pour un espoir » est une épreuve, partir « sans » est un deuil… Avec le temps, l’avenir prit la forme d’un enfant, sur qui tous les fantasmes d’intégration furent projetés. Malgré l’évidence de la différence que beaucoup leur renvoyaient, telle une condamnation au silence, ils avaient cru que cet enfant serait la justification rétroactive de leur départ. Chaque note brillante reçue à l’école, comme une médaille sur le champ de bataille, suffisait à effacer les insultes et la stigmatisation. Très jeune, Yasmina conclut un pacte avec la vie : la réussite du rêve de ses parents serait un pied de nez à la haine. Si elle ne le vivait pas tout le temps ainsi, Yasmina sentait parfois que ce choix relevait aussi de l’orgueil et que ce moteur ne saurait être l’ingrédient principal de son épanouissement. Peu importait à la jeune adolescente qu’était Yasmina. Sa rébellion à elle, c’était d’être normale… malgré les autres… »
Commentaires de la lettre « Y »
« Yasmina »
Ils en disent…
- Helena Joffier : Je suis trop touchée pour parler…
S : Vas-y, je ne t’interromps pas.
- Helena Joffier : Non trop d’émotion…
S : Dommage il ne te reste plus qu’une lettre pour t’exprimer.
- Helena Joffier : Bon alors, Yasmina est une sainte qui a…
S : Merci Helena…
- Hugo Hedrinack :
- Maurice Gésier : Heureusement que la philosophie n’arrive qu’en terminale, parce que sinon il y aurait un nombre d’élèves perdus dans les couloirs… Une belle image de l’égarement… C’est l’enseignant qui sait si on doit aller à droite ou à gauche, si vous demandez aux élèves ils sortiront leur téléphone portable pour attendre une réponse ou écouter de la musique de sauvage !
- Béatrice Bouvicart : Pour ne pas alourdir l’analyse car je vois qu’Helena a utilisé quelques lignes, je vous renvoie à mon analyse de l’entrée « Conversations ».
- Bernard Madiranti : On plie bagage Monique. Mon copain Dédé me traite parfois de philosophe de comptoir quand je gueule contre l’Etat, mais franchement la Yasmina…
- Monique Madiranti : Elle n’a pas la même histoire que nous tu sais, il faut la comprendre… »
